Dans les pas d’un amphibien menacé : Le pélobate cultripède

Sur les causses calcaires, les mares et lavognes, petits points d’eau peu profonds, jouent un rôle essentiel pour la biodiversité parmi les zones humides. Menacées par les changements du climat et les évolutions des usages, elles sont indispensables à la survie du Pélobate cultripède, un amphibien discret et protégé. Et leur préservation passe aussi par le maintien d’un réseau de mares bien connectées à l’échelle du territoire…

 

Un crapaud fouisseur aux exigences bien particulières 

 

Le Pélobate cultripède est un amphibien étonnant. Trapus, aux yeux proéminents, ces crapauds possèdent à l’arrière des pattes une lame cornée, aussi appelé « couteau », qui leur permet de s’enfouir profondément dans le sol. Ils passent ainsi une grande partie de la journée enterrés, dans des terrains meubles, parfois à plus de 40 cm de profondeur, voir plus en période hivernale. 

Espèce nocturne des milieux ouverts, le Pélobate fréquente les prairies, pâtures et terrains meubles. Mais pour se reproduire, il dépend totalement des mares. Après des pluies abondantes, à la fin de l’hiver ou parfois à l’automne, les adultes rejoignent les points d’eau pour pondre. Le développement des têtards est long – jusqu’à quatre mois – ce qui rend l’espèce particulièrement sensible à l’assèchement précoce des mares. Espèce classée vulnérable en France et protégée, le Pélobate cultripède fait face à de multiples menaces. La principale est la disparition de ses sites de reproduction, liée au changement d’usage du sol, à la fragmentation et à la fermeture des milieux. A cela s’ajoute d’autres pressions comme l’empoissonnement des mares, naturellement dépourvues de poissons, qui perturbe fortement ces écosystèmes fragiles.

Un stage de Master 2 en génie écologique, réalisé en 2025 par Flavie Vignaud au Conservatoire d’espaces naturels d’Occitanie, s’est penché sur l’évaluation de l’état de conservation du réseau de mares et lavognes du Larzac méridional en se concentrant sur cette espèce discrète et vulnérable, le Pélobate cultripède.

 

Le Pélobate aujourd’hui sur le Larzac 

Dans un premier temps, des inventaires ciblés sur le Pélobate cultripède ont été réalisés. Ils ont permis d’actualiser les connaissances en termes de répartition de cette espèce au sein du site Natura 2000 « Causse du Larzac ». 

Parmi les 33 mares où l’espèce avait été observée par le passé, seules quelques-unes accueillent encore des individus aujourd’hui. La présence du Pélobate cultripède a été confirmée sur sept mares, et la reproduction a pu être attestée par la présence de têtards sur quatre d’entre elles.

Les résultats traduisent un état préoccupant pour les populations de l’espèce. Les signes de dégradation de ces mares (perte d’étanchéité, fermeture du milieu, présence de poissons…) sont très probablement responsables du fait qu’elles perdent leur capacité d’accueil pour la reproduction des amphibiens.

Toutefois, parmi les quatre mares où l’espèce s’est reproduite en 2025, deux avaient fait l’objet de travaux de désempoissonnement, démontrant à la fois l’efficacité de ces actions et la résilience de ces milieux.

Pelobate cultripède
Pelobates cultripes, M. Galli, 2023

 

 

Comment savoir si une mare est favorable aux amphibiens ? 

Toutes les mares ne se valent pas pour accueillir les amphibiens. Pour évaluer leur qualité écologique, le stage s’est appuyé sur un outil appelé Indice de l’état de conservation des mares à amphibiens (IECMA). Concrètement, il s’agit d’une grille d’analyse basée sur de nombreux critères écologiques et fonctionnels pour évaluer la capacité d’accueil d’un point d’eau pour les amphibiens.

Sont par exemple pris en compte : la profondeur et la clarté de l’eau, la présence et diversité de végétation aquatique, la pente des berges, l’embroussaillement, le piétinement, la présence de poissons ou de pollutions visibles, mais aussi l’environnement autour de la mare et sa proximité avec d’autres points d’eau.

Mais une mare ne fonctionne jamais seule. C’est une « biotope-relais » qui favorise la migration et la dispersion de la faune. C’est pourquoi l’analyse a été complétée par des critères liés au contexte paysager : distance aux autres points d’eau, présence de milieux terrestres favorables autour de la mare, corridors de déplacement possibles, ou au contraire obstacles comme les routes. Ces éléments sont déterminants pour des espèces peu mobiles, comme le Pélobate cultripède, qui doivent pouvoir se déplacer entre plusieurs mares au cours de leur vie.

Enfin, des outils de modélisation de la connectivité écologique ont permis de visualiser le réseau de mares à l’échelle du Larzac. En simulant les déplacements théoriques des amphibiens dans le paysage, cette approche aide à identifier les mares clés, celles qui assurent les liaisons entre secteurs, mais aussi les zones où la restauration ou la création de nouvelles mares renforcerait fortement le réseau.

En croisant ces trois niveaux d’analyse – inventaire amphibien, état de conservation des mares et connectivité à l’échelle du territoire – il devient possible de comprendre pourquoi certaines mares sont favorables aux amphibiens et d’orienter des actions de gestion ciblées, efficaces et durables : débroussaillage des berges, restauration de pentes douces, désempoissonnement ou amélioration de la capacité de la mare à retenir l’eau.

 

La connectivité de mares, clé du maintien des populations

Le Pélobate cultripède se déplace peu et franchit difficilement les obstacles. Routes, zones urbanisées ou milieux trop fermés peuvent rapidement isoler les populations. C’est pourquoi la connectivité écologique – la possibilité de se déplacer entre plusieurs mares – est un élément clé de sa survie.

À l’aide d’outils de modélisation, le stage a permis de représenter les déplacements théoriques du Pélobate à l’échelle du paysage. Il a mis en évidence que la connectivité globale repose en premier lieu sur les mares et corridors situés à proximité et que la distance entre les mares réellement fonctionnelles est grande. Ceci rend les déplacements « coûteux » pour l’espèce. Une nouvelle colonisation serait donc longue et complexe.

Les travaux ont également permis d’identifier des zones stratégiques où la création et la restauration de nouvelles mares pourraient renforcer les échanges entre populations et offrir du relais pendant les déplacements. Cette approche offre une vision concrète et opérationnelle pour guider les futures actions de conservation.

En se concentrant sur une espèce emblématique telle que le Pélobate cultripède, qui joue un rôle d’espèce parapluie, ce travail montre que la préservation de la biodiversité passe aussi par l’attention portée aux milieux les plus discrets. La protection et la restauration des habitats favorables à cette espèce bénéficient en effet à de nombreux autres groupes d’espèces partageant les mêmes exigences écologiques, notamment invertébrés, amphibiens, odonates (demoiselles, libellules). Sur le Larzac, restaurer une mare ou en créer une nouvelle peut ainsi apporter un réel bénéfice à un cortège d’espèces menacées, et contribuer au maintien d’un patrimoine naturel unique.

 

Les mares – petites par leur taille, grandes par leur rôle !

Souvent héritées des usages agro pastoraux, ce sont des petits milieux humides, fragilisés aujourd’hui par l’abandon des usages traditionnels, l’embroussaillement, les pollutions, l’introduction d’espèces et les effets des changements climatiques. 

 

Acteur local de l’éducation à l’environnement et de l’accompagnement des territoires, le CPIE des Causses Méridionaux intervient en partenariat avec le Conservatoire d’espaces naturels d’Occitanie, la Communauté de communes Lodévois et Larzac et le PNR des Grands Causses pour soutenir des actions concrètes en faveur des mares. Nous accompagnons collectivités, agriculteurs et propriétaires dans des projets de création ou de restauration de mares.